Phil du Plessis – vertaling in Frans

Phil du Plessis – vertaal deur / traduit par Pierre-Marie Finkelstein

 

 

Pour Catherine

 

Trois enfants

 

 

Il est venu chez moi

m’emprunter un instrument,

ce jeune violoniste

au visage sombre,

à l’air bourru.

 

Sans travailler dans un orchestre

il voudrait donner des concerts.

Son vieux violon a rendu l’âme –

il est chez un nouveau luthier

après des siècles de réparations bâclées.

 

Ce prêt c’est un peu comme si je

confiais un enfant

à quelqu’un d’autre

mais il faut bien

obéir à la muse.

 

Le soir à Stellenbosch, après la chaleur

du musée des beaux-arts

nous voici dans Dorpstraat

sous la véranda

du théâtre délabré

 

Le vin est frais,

le repas agréable

et le serveur,

un don juan maladroit

étudiant en première année.

 

Le luthier d’aujourd’hui

j’espère

saura faire des miracles

mais avant le concert

je me ronge les ongles.

 

Roelof attaque

avec les Mélodies tsiganes de Sarasate

et soudain résonne

l’âme d’un Tsigane

dans un corps de petit paysan.

 

Le chant de son violon a rajeuni :

un ténor clair sur la grosse corde

un mezzo enchanteur et suave sur le ré

un soprano velouté sur le la

et des canaries sur le mi.

 

C’est la renaissance d’un soliste

et aussi d’un violon

mais dans l’arrière-cour

grand remue-ménage.

Un enfant noir

de deux semaines

braille à fendre l’âme,

on l’a trouvé dans le jardin.

Les femmes se précipitent, chacune

voudrait avoir du lait.

 

Plus tard dans l’ambulance

un homme obèse assis

– en uniforme rouge –

serre le bébé

emmailloté dans une vieille serviette grise

contre sa poitrine,

comme si c’était le sien.

« Dépêche-toi de

te faire pousser les seins, lui dis-je,

il a faim, ce petit. »

 

Ma femme et moi

regagnons notre voiture.

Je tiens mon bébé à moi,

mon violon tout juste retrouvé,

bien au chaud dans mes bras,

enveloppé dans le châle de Catherine.

 
Titre original: Drie kinders ; extrait de Woordweer, Éditions Protea Boekhuis, Pretoria 2004

© Pierre-Marie Finkelstein, 2009

 

 

Nord-est

 

Je crains

que ni ma maison ni moi

on ne résiste à ce vent.

 

L’air aspire par-dessous les portes

la chaleur

de mes pieds

 

et tout claque

et tout vole en éclats :

les portes, les volets

 

les fenêtres dont les targettes

ne sont plus depuis longtemps

que poussière rouge.

 

La nuit je ne ferme pas l’œil

je veux réinsuffler

vie et sécurité

 

là où une saison pas de saison

veut tout détruire.

 

Dans le vieux bois

du toit, du plafond,

des poutres

 

j’entends les termites

ronger dans le froid.

De l’argile des murs suinte un liquide brunâtre :

 

Le sang d’une vieille maison.

 

Lorsque passent les trains de dix tonnes

tout dans la maison est de guingois –

 

surtout les portraits de moi.

 

Titre original: Noordoos ; extrait de Herakles by Valsbaai, Éditions Kalliope, Kalkbaai (Afrique du Sud) 1999

© Pierre-Marie Finkelstein, 2009

 

 
La vie avec trois violons

 

            1

 

Le vent du sud-est claque

les rochers de vagues toujours plus hautes,

siffle à travers les volets,

les portes qui ferment mal

et gronde dans la cheminée.

 

Et moi, la nuit, dans la maison

je fais gémir mes trois violons.

 

            2

 

Mon premier amour est tyrolien

fabriqué en 1694 à Absam,

par Jakobus … (illisible sur l’étiquette)

souvent réparé au fil des siècles,

tel une roulotte tsigane.

 

Pour obtenir le sombre murmure

sur les cordes du bas,

le registre moyen, à la douceur de confiture,

je gratte sur ma boîte à musique toutes les vieilles rengaines

des nuits de vin et de bonne humeur

des temps anciens :

le Souvenir de Drdla, la csárdás de Monti

le Liebesleid et le Schön Rosmarin

envoûtants de Kreisler.

 

Les connaisseurs se plaignent : les notes les plus aiguës

sont trop légères, mais à son âge

cet instrument

a parfaitement le droit

de sortir de la stratosphère.

 

            3

 

Le deuxième amour est une copie :

un Guarneri del Gesù plutôt jeune,

non daté, en bois clair

où court une onde jaune foncé.

 

Le son est équilibré,

mais manque parfois de personnalité –

 

Les blondes qui ont du tempérament

sont souvent des idiotes

et ne chantent pas toujours le même air

lorsqu’on les caresse.

 

            4

 

Mon instrument de premier violon

N’est plus tout jeune, mais peut-être a-t-il été fabriqué

par un luthier célèbre

à l’extérieur le vernis

typique couleur de miel doré

sur la table les ouïes

ressemblent aux boutonnières

d’un gilet d’apparat,

rouge tomate à l’intérieur.

 

Négligé, privé de cordes

pendant vingt ans,

il s’épanouit désormais pleinement

(après avoir joué sans interruption

près de trois mois d’affilée)

comme les hibiscus rouges

dans mon jardin sur la mer.

 

Ma femme de ménage se plaint :

« Ca grince là-haut. »

Mais Bach et Brahms

sont pour moi tout aussi harmonieux

 

et le son

flottera au-dessus d’un orchestre,

et renverra mille couleurs

tout au fond de la salle.

 

            5

 

Le vent

a desséché les capucines.

Les fleurs vont et viennent

et la musique – dit-on – est bonne pour les plantes.

 

Le vent et les violons

ont peut-être parfois le même son,

mais avec mes amis, c’est sûr

je fais le jardin s’épanouir.

 

Titre original: Die lewe met drie viole ; extrait de Nagjoernaal, Lindlife Publishers, Muizenberg (Afrique du Sud) 1996

© Pierre-Marie Finkelstein, 2009

 

Le traducteur remercie l’auteur et son épouse, Mme Catherine Lauga du Plessis, de leur relecture et de leurs suggestions.

Bookmark and Share

Comments are closed.